Nouvel an : d’où viennent les étrennes ?

Il y a celles de la gardienne, des pompiers, le petit billet de la tante, le treizième mois… À Rome, chez les Sabins, on s’offrait de la verveine.

Si les mots « étrennes » et « année » affichent une certaine ressemblance, il ne faudrait pas croire que le premier – qui renvoie à la fois aux vœux de bonheur échangés au début du mois de janvier et aux gratifications faites à cette occasion à certains corps de métiers – ait hérité les racines du second.

En fait, « étrennes » vient d’un mot rare en latin, sans doute d’origine sabine, strena, qui désigne un bon présage et plus particulièrement un cadeau fait pour apporter un bon présage.

Il aurait existé à Rome un bois sacré dédié à une divinité, Strena ou Strenia, sur laquelle nous n’avons aucune information. D’après une tradition tardive, le roi sabin Tatius, collègue de Romulus au pouvoir, avait l’habitude d’offrir aux principaux personnages de Rome des rameaux de verveine cueillis dans le bois de cette déesse mystérieuse. Pour les Romains, la verveine est une plante très précieuse aux vertus pharmaceutiques reconnues ; par conséquent, en donner à quelqu’un revient à lui souhaiter un heureux avenir. Faut-il croire que le roi Tatius a été l’inventeur des étrennes ? C’est Symmaque, un auteur tardif du IVe siècle, qui rapporte cette tradition, ce qui peut laisser des doutes sur son authenticité. Quoi qu’il en soit, il est exact qu’au cours des siècles s’établit à Rome la coutume d’offrir des présents lors du premier jour du mois de janvier.

N’oublions pas que, pour les Romains, à l’origine, l’année officielle débute au mois de mars, moment où commencent les travaux des champs et la reprise de la guerre. Romulus, le premier roi de Rome, divise l’année en dix mois et la fait commencer en mars. Son successeur, le roi Numa Pompilius, modifie ce calendrier en instituant une année lunaire de douze mois et, pour ce faire, crée deux nouveaux mois, janvier et février. Numa donne au premier le nom de januarius, formé sur le nom du dieu Janus. Janus, divinité typiquement romaine – elle n’a pas d’équivalent chez les Grecs -, est à la fois très important et très mystérieux. Il fait partie du plus ancien panthéon latin, et son nom apparaît dans la liste des dieux « indigètes », c’est-à-dire nationaux.

Janus, dieu des débuts

Mais d’où vient ce surprenant Janus ? Pour certains, il aurait été, à l’origine, un vieux roi du Latium primitif. D’autres, comme le poète Ovide dans ses Fastes, estiment que le Janus, dieu des débuts, se confond avec le Chaos primordial, d’où est sorti le monde. Une seule chose est sûre : Janus est le patron des prima en d’autres termes, de tous les commencements. On le retrouve là où il y a passage – dans le temps ou dans l’espace – d’un état à un autre. Il est honoré par un sacrifice le premier jour de chaque mois, les calendes. Le portier d’une maison s’appelle un janitor, car il surveille l’ouverture et la fermeture des portes : celui qui entre dans la demeure, sous sa surveillance, quitte la rue, espace public où évoluent les passants, pour entrer dans un univers privé où il se trouve face aux dieux Lares, qui protègent la maison. Ce dieu original qui veille sur tous les débuts est figuré avec un double visage, l’un regardant vers l’arrière et le passé, l’autre tourné vers l’avant et le futur, ce qui montre bien son rôle de passeur d’un état à un autre. Pour cette raison, il est qualifié de bifrons « aux deux visages ». On dit aussi que cette double figure fait de Janus le médiateur entre le monde des dieux et celui des hommes.

Sur le Forum s’élève un arc à deux portes au centre duquel est érigée la statue du dieu bifrons. Les portes de ce sanctuaire sont fermées en temps de paix et ouvertes en temps de guerre. Janus n’a pas de prêtre spécifique, comme les flamines, qui assurent le culte des dieux indigètes. Seul le roi des sacrifices est chargé de veiller aux sacrifices qui sont offerts à Janus au début de chaque mois. Même si le mois de mars reste officiellement le premier de l’année, les Romains en viennent à considérer que celui de janvier, consacré au dieu des débuts, marque le début d’une année nouvelle. Et le 1er janvier est entièrement placé sous le signe de la joie.

Pour que ce jour soit parfaitement heureux, dès la plus haute Antiquité, on prend l’habitude d’accompagner les paroles de bon augure par de menus présents. Selon la coutume établie prétendument par le roi Tatius, on envoie aux magistrats des rameaux de verveine cueillis dans le bois sacré de Strena. Puis il devient traditionnel d’offrir à sa famille et à ses amis des petits cadeaux sucrés, figues, dattes ou miel, pour qu’il ne leur arrive que du bonheur pendant la nouvelle année. « Ces douceurs, précise le Janus d’Ovide, ont valeur de présage : on veut que pareille saveur accompagne toutes les choses et que le cours de l’année entière garde la douceur de ses débuts. » Au cours des siècles, les modestes sucreries semblent bien insignifiantes pour être gages de bonheur. Petit à petit, elles sont remplacées par des dons plus importants, pièces de monnaie en bronze ou en or, médailles d’argent. Et les festivités du 1er janvier deviennent prétexte à des échanges monétaires de plus en plus onéreux, chacun cherchant à éclipser son voisin par la munificence des étrennes qu’il offre.

Les étrennes inversées

À la différence de ce qui se passe de nos jours, où les étrennes sont offertes à ceux qui rendent différents services gardiens d’immeuble, domestiques, pompiers, éboueurs, à Rome, les étrennes sont apportées aux figures de la ville. Chaque client doit offrir au moins une pièce de monnaie au « patron » qui le protège. Les magistrats, les autorités, tous les puissants de la région reçoivent des présents de la part de leurs subordonnés. Dès le début de l’Empire, les habitants de Rome prennent l’habitude d’apporter des étrennes à l’empereur dans sa maison. Sous le règne d’Auguste, pendant toute la durée du mois de janvier, les Romains, du plus modeste au plus prestigieux, font la queue devant la demeure de l’empereur et déposent devant lui des monceaux de présents, allant de la simple pièce de monnaie à des bijoux précieux. Et ils observent cette coutume même lorsque Auguste est absent de Rome, car ils en viennent à considérer l’offrande des étrennes comme une forme d’hommage dû à leur souverain. Auguste est très contrarié de cette abondance de monnaies à l’entrée de sa demeure.

En effet, l’un des principes de sa politique impériale est la simplicité de son mode de vie : il n’aime pas être entouré de richesses, il ne veut pas être accusé de profiter des biens des Romains. Mais, par respect pour ses concitoyens, il ne refuse pas leurs dons. Aussi, avec tout l’argent qui lui a été apporté à titre d’étrennes, l’empereur achète de magnifiques statues de dieux qu’il consacre dans différents quartiers de la ville, ce qui fait que chacun peut profiter des bénéfices de ses dons. C’est ainsi qu’on a trouvé sur l’Esquilin la base d’un autel de marbre qui à l’origine soutenait une statue de Mercure. La dédicace, encore visible, indique que ce monument a été élevé en 10 av. J.-C. « avec l’argent recueilli le 1er janvier grâce au peuple romain, en l’absence de l’empereur ».

De même, Suétone nous dit qu’Auguste consacre avec l’argent donné pour ses étrennes un très bel Apollon sandalarius, appelé ainsi parce qu’on le place dans le quartier Sandalarius, où travaillent de nombreux marchands de chaussures. Suétone cite aussi la statue d’un Jupiter tragédien, offerte par Auguste dans les mêmes circonstances et que l’on a érigée peut-être près d’un théâtre. Le successeur d’Auguste, Tibère, est par nature hostile à tout ce qui peut s’apparenter à un hommage quasi divin au chef de l’État. De plus, il a horreur du gaspillage. Ainsi, il ne peut que détester la coutume qui consiste à lui apporter des cadeaux comme étrennes. Il commence par rendre au quadruple, de sa propre main, le montant des dons que lui font les Romains pendant tout le mois de janvier. Mais il n’a pas réfléchi au côté dangereux de la mesure : ses administrés, à l’idée de recevoir le quadruple de ce qu’ils vont donner, ont tendance à majorer le montant de leurs cadeaux ! Tibère est aussi un homme qui déteste les contacts avec la foule, et c’est pour lui une épreuve de devoir accueillir dans sa demeure les porteurs d’étrennes. Excédé d’être dérangé pendant tout le mois de janvier par tous ceux qui n’ont pu l’approcher le premier jour de l’année, il défend par un édit d’échanger des présents une fois cette date passée.

Veto de l’Église

Rien de tel, évidemment, chez Caligula, son héritier, qui souffre de véritables troubles compulsionnels à l’égard de l’argent. Son plus grand plaisir n’est-il pas de se rouler dans d’énormes tas de pièces dans le plus grand local de sa maison ? Selon lui, tout est bon pour contraindre ses sujets à lui apporter des offrandes, et il n’est pas question de renoncer aux substantiels bénéfices qu’il peut tirer des étrennes de janvier. Il commence par abolir l’édit de Tibère en annonçant que, pendant tout le mois de janvier, il demeure chez lui pour recevoir les cadeaux des Romains. Il se tient dans le vestibule de son palais et manifeste bruyamment son contentement lorsqu’il voit quelqu’un se présenter les mains pleines de pièces de monnaie ou qu’il découvre, dans les plis de la toge de l’un de ses sujets, des piles d’espèces sonnantes et trébuchantes.

L’ancienne chronique de Louis, duc de Bourbon, comte de Clermont, grand-chambrier de France conforte ce témoignage. On y lit au chapitre second : « De Clermont partit ledit duc Loys, s’en vint à son duché de Bourbonnois à Souvigny, où il arriva deux jours avant Noël, l’an de grâce 1363 ; et là vindrent par devers luis ses chevaliers et écuyers, et le quart jour des fêtes, dit aux chevaliers, le duc en riant : Je ne vous veux point mercier des biens que vous m’avez faicts, car si maintenant je vous en merciois, vous vous en voudriez aller, et ce me seroit une des grandes déplaisances que je pusse avoir… ; et je vous prie à tous que vous veuillez estre en compagnie le jour de l’an en ma ville de Molins, et là je vous veux étrenner de mon cœur et de ma bonne volonté que je veux avoir avec vous. »

Et au troisième chapitre : « L’an qui courait 1363, comme dit est, advint que la veille du jour de l’an fut le duc Loys en sa ville de Molins, et sa chevalerie après lui… ; et le jour de l’an, bien matin, se leva le gentil duc pour recueillir ses chevaliers et nobles hommes pour aller à l’église de Notre-Dame de Molins ; et avant que le duc partist de sa chambre, les vint étrenner d’une belle ordre qu’il avait faicte, qui s’appeloit l’écu d’or. » Au chapitre cinq on lit enfin : « Si les commanda le duc à Dieu, et eux pris congé de lui se partirent… Les gens partis de cour, vint le jour des Rois, où le duc de Bourbon fit grande feste et lye-chère. »

La coutume des étrennes se poursuit sans excès pendant tout l’Empire, jusqu’au moment où l’Église l’interdit. Sans doute la proximité entre Noël et le 1er janvier a-t-elle poussé les autorités chrétiennes à supprimer cette pratique considérée comme païenne qui consiste à s’offrir des cadeaux et des voeux en début d’année. Mais la déesse Strena, pour mystérieuse qu’elle soit, était trop antique pour être ainsi abandonnée…

Savez-vous que les Gaulois avaient eux aussi l’habitude des étrennes ? En effet, la veille du premier jour de l’année, ils échangent entre eux des touffes de gui, provenant de ces arbres sacrés auxquels les Gaulois attribuent des vertus extraordinaires. Ces rameaux doivent assurer à ceux auxquels on les donne une année heureuse, et on accompagne ce don de la célèbre formule de souhait : « Au gui l’an neuf ! ». Les enfants font le tour des maisons de leur village et, en échange du rameau de gui qu’ils tendent aux habitants, reçoivent quelques piécettes. Cette coutume a longtemps subsisté en Bretagne et en Espagne, où des termes aguignettes et aguinaldo, formés sur le mot « gui », désignent les étrennes données au premier jour de l’an.

Rappelons que si sous les Mérovingiens, l’année commençait le 1er mars dans plusieurs de nos provinces, elle débuta à Noël sous Charlemagne, dans tous les territoires soumis à sa juridiction. Sous les Capétiens, le jour de l’an coïncidait avec la fête de Pâques, usage presque général au Moyen Age. En certains lieux, l’année changeait le 25 mars, fête de l’Annonciation. Le concile de Reims, tenu en 1235, mentionne cette date comme « l’usage de France ». C’est le roi Charles IX qui rendit obligatoire, en 1564, la date du 1er janvier comme origine de l’année.

A la fin du XIXe siècle, avec l’apparition du Père Noël dans la publicité des grands magasins, la coutume d’offrir des cadeaux le 1er janvier disparut, le jour des étrennes se confondant dès lors avec celui de Noël : on offrit les cadeaux le 25 décembre.

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