Le Cinéma de Quartier

 

Ceci est un conte de fées comme on n’en voit qu’au cinéma. C’est normal, puisque le héros en est le cinéma lui-même.

Cannes a retrouvé son lustre après l’ouragan, et la fréquentation des salles obscures a battu l’an passé de nouveaux records, avec plus de 200 millions de spectateurs, malgré la tempête économique.

On a même ouvert de nouveaux écrans en France.

Etrange tout de même. Alors que les films ne font plus recette à la télévision, que le piratage est institutionnalisé sur Internet, que le home cinéma se vend en supermarché, on se presse encore pour vivre l’expérience du grand écran.

Cela n’a pas toujours été le cas.

La télévision a effectivement failli tuer les salles.

Rappelez-vous. Pour moi, c’était l’Auteuil Bon Cinéma, pour d’autres, le Méliès, l’Eldorado ou le Gallia, ces petits cinémas de quartier que l’on fréquentait religieusement une à deux fois par semaine dans les années 1960.

Voir et revoir « Fantomas », « La Grande Vadrouille » et Steve McQueen.

Puis la méchante fée télévision a enfermé tout ce petit monde dans sa triste lucarne.

Et la spéculation immobilière a chassé des centres-villes ces mètres carrés bien trop vides.

A la fin des années 1950, on comptait 400 millions de spectateurs en France pour 40 millions d’habitants. Quinze ans plus tard, les deux tiers avaient disparu et le fond du trou a été atteint en 1992, quelques années après l’arrivée de Canal + et de la vidéo, avec 116 millions d’entrées en salles, quatre fois moins qu’à l’âge d’or.

Et ce n’est rien : au Royaume-Uni, la fréquentation est passée de 1,5 milliard en 1948 à 71 millions en 1985 ! La fin d’un rêve, et, au bout, d’une industrie.

Car les salles sont indispensables pour bâtir la notoriété d’un long-métrage. On le constate aujourd’hui, alors que la télévision préfère les séries formatées et que le marché de la vidéo est en chute libre.

Le redressement a pris une dizaine d’années et a été particulièrement marqué en France grâce au soutien actif de l’Etat et au renouveau de la politique d’offre des grands acteurs.

Car ce n’est pas le cinéma de quartier qui a sauvé la mise mais la réinvention de « l’expérience cinématographique », mise en place à partir de 1993.

Avec un principe de base : pour faire revenir les gens, il faut plus de choix, des écrans plus grands, plus de confort et plus d’accueil.

Bref, creuser la différence avec la télévision. Importé des Etats-Unis, le concept du multiplexe a fait revenir la grande masse des spectateurs. Encore aujourd’hui, c’est lui qui tire la croissance. Il représente près de 60 % des entrées et 10 nouveaux établissements ont été inaugurés encore en 2009. Mais s’il est une exception française, c’est bien d’avoir su parallèlement conserver, à coup de subventions, un cinéma de centre-ville plus propice à la diversité.

Concilier l’effet d’échelle des multiplexes et la diversité de l’offre est au coeur de la stratégie d’UGC, l’un des trois grands réseaux français.

Avec 7 % des salles en France, il est deux fois plus petit que le leader EuroPalaces (Pathé et Gaumont) et de même taille que le groupe CGR. Sa stratégie pourrait se résumer ainsi : garder les jeunes et séduire les seniors.

Du moins les 35-60 ans. Non pas que le groupe se désintéresse des adolescents, mais ceux-ci constituent la couche dure du public cinématographique.

Durant toutes les années de plomb, ils ont été les seuls à continuer de fréquenter le grand écran. Les jeunes sont de grands accros des salles obscures, souvent première expérience accessible du loisir hors du foyer familial.

Mais ceux qui sont partis en 1980 et sont revenus sur la pointe des pieds en 1995, ce sont les familles et les plus de 35 ans. Ce sont ceux-là qu’il faut convaincre, car ils constituent la marge de progression.

Mais ce public ne veut pas forcément la même programmation que les adolescents, friands des films d’action à l’américaine. Il lui faut aussi du film d’auteur, de la version originale, de la diversité.

L’activité d’exploitant de cinéma est, comme celle d’hôtelier : un métier de coûts fixes.

Quelle que soit sa fréquentation, il lui faut payer des loyers (d’autant plus élevés qu’il est en centre-ville), des frais de personnel et amortir de lourds investissements.

Tout cela absorbe un peu moins de la moitié des recettes des salles, l’autre moitié partant vers le distributeur et le producteur.

C’est pourquoi il doit impérativement remplir ses sièges, comme le fait une compagnie aérienne.

Car au-delà de la couverture des coûts fixes, sa marge monte à 45 %.

D’où l’importance de la programmation et de sa gestion en fonction des salles. Il s’agit d’optimiser la taille à la fréquentation tous les jours de la semaine, et pas seulement le week-end.

D’où aussi l’intérêt du multiplexe, qui permet de mutualiser les coûts fixes sur un grand nombre d’écrans et aussi de générer des recettes plus importantes en confiserie et restauration…

Le pari prend deux formes. D’une part, il faut préférer les villes  aux grands centres commerciaux de périphérie.

Peut être s’appuyer sur la réhabilitation de certains quartiers pour s’implanter, avec l’aide de promoteurs qui parient sur l’aspect structurant de telles installations.

D’autre part, un travail sur la commercialisation, qui s’appuie notamment sur une carte de fidélité.

Grande innovation des années 2000, objet de polémiques et de contentieux, elle s’est finalement imposée comme un outil de déconnexion de la consommation avec l’acte d’achat et de réduction du risque de déception.

Et puis, cela fidélise le client et permet de lui préconiser des films, de connaître ses goûts, bref, de faire du vrai marketing.

C’est curieusement au nom de cette stratégie de diversité, pour séduire les « non-jeunes », que certains Groupes se sont spectaculairement opposé à la fin de l’année dernière à la numérisation des salles de cinéma.

Un combat singulièrement d’arrière-garde, compte tenu de son caractère inéluctable et des économies induites par cette rupture technologique (la fin des bobines de film argentique), mais qui s’explique aisément. Le numérique est un jackpot pour le distributeur qui, au lieu de payer plus de 1.000 euros la bobine de film 35 mm, ne dépensera plus que 150 euros pour sa version numérique envoyée par câble aux cinémas.

En revanche, l’exploitant, lui, doit changer son projecteur, acheter des ordinateurs, des câbles, des logiciels : en tout, plus de 60.000 euros d’investissement par salle. Ceci pousse les exploitants à surexposer les gros succès américains au détriment des autres films.

Oui, mais c’était compter sans le raz-de-marée « Avatar », qui a prouvé une chose que les exploitants ignoraient : les spectateurs sont prêts à payer jusqu’à 30 % plus cher pour voir un film (sur cinq salles décalées d’une demi-heure) en trois dimensions !

Cela change la donne et a contraint UGC, par exemple, à opérer une volte-face spectaculaire.

Du coup, il a décidé que l’ensemble de ses 370 salles françaises (ainsi que ses quelque 230 salles à l’étranger) seraient équipées pour accueillir de futurs « blockbusters » américains comme les derniers opus des dessins animés « Shrek » et « Toy Story ».

Des systèmes de mutualisation des coûts avec les distributeurs se mettent en place.

Plus profondément, la révolution numérique pourrait avoir d’autres effets.

D’une part, la transformation du métier vers la fourniture d’un service de plus en plus différencié en qualité et en prix. Déjà, en Inde et aux Etats-Unis, des cinémas offrent des salles avec des fauteuils de type avion et une restauration à la place.

D’autre part, l’effet « Avatar » pourrait renforcer encore l’attrait pour le cinéma spectacle, au détriment du cinéma « d’histoires », qui n’a pas besoin de tels investissements pour intéresser les spectateurs.

D’où l’inflation des budgets de films aujourd’hui.

Eternel combat du 7eart entre loisir et culture, car, comme le disait Malraux,

Le cinéma est un art, « mais c’est aussi une industrie ».

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