Adieu Minitel

Le 30 juin, le Minitel s’éteindra définitivement après trois décennies de bons et loyaux services. Décrié à son lancement par les commerçants, qui redoutaient sa concurrence, il est devenu un objet culte et le symbole d’une époque, aube de la révolution numérique.

Le 3615 ne répond plus. Le Minitel sera définitivement débranché le 30 juin. Un adieu maintes fois annoncé, puis retardé, et cette fois définitif. Son règne aura duré trente ans. À son apogée, en 1995, quelque 20 millions de Français l’utilisaient. Avant que le Net et son torrent de données gratuites ne viennent le détrôner. «Je suis désespérée», proteste une retraitée, qui jusqu’à présent consultait ses comptes à La Poste depuis sa petite boîte marron. «Mes enfants m’ont offert un ordinateur, mais lui et moi, on ne s’entend pas. Alors qu’avec mon Minitel, ce sont tellement d’années de complicité bancaire», plaisante-t-elle.Il reste 800.000 appareils marron ou gris, dont France Télécom ne sait s’ils sont en usage ou assoupis dans un écrin de poussière. Même inerte, le Minitel reste culte. Avant qu’ils ne s’égaient sur le Web, pour réserver un billet de train ou consulter leur compte en banque, les moins de 23 ans n’ont probablement jamais connu ce temps où de petits bips ponctuaient une requête pour connaître les résultats du bac… Pour autant, le Minitel reste branché. Les étudiants de Sciences Po Paris et Strasbourg l’ont choisi comme logo mascotte de leur liste BDE (bureau des étudiants) cette année. Ce soir, une veillée funèbre est organisée à la Tapisserie, un lieu branché parisien. Une exposition démarre à Monaco, et partout des hommages sont prévus. Car le Minitel incarne aujourd’hui une France disparue, une époque où l’on aimait la couleur orange, l’aube de la révolution digitale… «Désormais, c’est la technologie qui fait souvenir, tandis que nos parents et grands-parents se souvenaient des moments: la guerre, la libération de l’Algérie… La technologie est un élément fédérateur». On communie autour du Minitel comme autour d’un passé partagé. On pourrait parler de “nosta-technologie”.»

Onde de contestation

Le décor de la fin des années 1970 s’y prête. «Une partie des Français attend sa ligne de téléphone, et l’autre la tonalité». On compte 5 millions de postes de téléphone en 1972. La puissante Direction générale des télécoms (DGT, futur France Télécom) planifie le rattrapage. Un rapport sur l’informatisation de la société, coécrit en 1977 par Simon Nora et Alain Minc, lance la réflexion sur la télématique, cette fusion des télécommunications et de l’informatique. «Nous voulions permettre au grand public d’accéder aux bases de données qui se développaient dans les entreprises», se souvient un chef de projet du laboratoire terminaux et systèmes audiovisuels à l’époque. On espérait que ça allait introduire l’informatique domestique.»

Autre question: le clavier… Les ingénieurs prévoient d’utiliser l’écran de la télévision, mais les chaînes craignent la concurrence. Un appareil spécifique est dessiné. «Faut-il classer les lettres dans l’ordre alphabétique pour que les utilisateurs les retrouvent plus facilement?», s’interrogent les concepteurs. Ou comme sur une machine à écrire, en azerty? En avance sur leur temps, ils testent aussi les fautes d’orthographe, pour que l’appareil comprenne toutes les commandes, même imparfaites… Ce qui annonçait les futures prouesses de Google, qui devine presque nos intentions. Les designers ébauchent la fameuse boîte carrée à gros boutons. La légende dit que Steve Jobs, le fondateur d’Apple, s’en serait fait expédier un, dont il se serait inspiré pour dessiner le premier Macintosh, qui affiche de faux airs de notre Minitel.

Sur cette photographie de 1989, une étudiante s'informe des possibilités d'inscription à l'université sur Minitel.

Pendant que les ingénieurs peaufinent le premier «terminal connecté», la presse locale s’inquiète. Lorsqu’il est annoncé, en 1979, encore sous le nom de «Vidéotex Télétel», il suscite une onde de contestation: des journaux régionaux, qui craignent de perdre leurs annonceurs, aux commerçants. «Si Télétel informe en permanence sur le prix des denrées, ce sera presque toujours au bénéfice des supermarchés», relaie Le Matin de Paris. Les agences de voyages craignent aussi de perdre l’essentiel de leur utilité si on peut acheter ses billets depuis la maison. La presse nationale est partagée: elle admire la prouesse technique. «L’idée de brancher le téléphone sur un récepteur de télévision n’est plus de la science-fiction», claironne t-on  en 1980. Mais certains soulignent les dangers de ce boîtier branché sur le monde: «La télématique inquiète ; elle est accusée d’ouvrir la voie à de nouvelles formes de centralisme: celui du savoir, d’abord, qui, même accessible à tous, serait concentré en quelques points (les grandes banques de données) proies faciles pour le terrorisme ou pour un pouvoir despotique…», . On évoque aussi les délocalisations rendues possibles par le travail à distance qu’annonce le Minitel.

«En 1980, on ne pouvait pas se mettre à dos la presse à un an des présidentielles», raconte encore Bernard Marty. Le directeur général des Télécommunications a eu l’idée d’utiliser l’annuaire téléphonique: pour la première fois, les utilisateurs pouvaient accéder aux numéros de téléphone de la France entière.» Un usage rassurant. Pour se concilier les groupes de presse, France Télécom offre la possibilité aux journaux d’ouvrir des services payants d’information et de messageries. À l’époque, les études de marché ne savent pas si l’objet va conquérir 1 % ou 40 % des abonnés… On couvre l’écran d’un clapet, pour rassurer les ménages qui se demandent: «Dans quelle pièce poser ce nouvel objet», raconte encore l’historien Benjamin Thierry dans son livre Le Minitel. L’enfance numérique de la France. Le chef de projet, Philippe Leclerc, répète à l’envi: «Télétel sera ce que vous en ferez.» Certains discernent l’avenir tapi dans la boîte marron. L’Église, qui n’entend pas «rater le coche technologique», sera l’un des premiers services du Minitel, avec les horaires de la messe. En 1984, le RPR se met au Minitel: «C’est la première formation politique qui passe ainsi à un mode de communication ultramoderne», écrit Le Figaro.Mais le Minitel va trouver sa vraie force populaire dans les messageries, qui n’avaient jamais été anticipées. Un jeune hacker de 13 ans réussit à détourner un message de service que Les Dernières Nouvelles d’Alsace pouvait envoyer aux lecteurs perdus sur les pages. Très vite, cela ouvre la possibilité de communiquer entre usagers, qui s’emparent du système et transforment le Minitel en forum. Cet engouement ouvre l’ère de la conversation générale, annonçant le succès de MSN ou Facebook.

Machine à sous

Les premières communautés de fans se forment dans le dédale des 3615. Le Minitel rose éclôt. Il fera la fortune de Xavier Niel, l’actuel patron de Free, mais aussi de groupes de presse, les seuls autorisés à tenir des forums. Dont Libération et Le Nouvel Observateur avec Aline … Le 3615 Ulla devient mythique! Les conversations érotiques durent des heures, car l’affichage des messages est diablement lent. Pendant ce temps, le compteur tourne. Le Minitel est donc aussi une machine à sous… Les factures flambent. France Télécom prend une partie de la valeur et reverse l’essentiel aux fournisseurs de services. Cette tarification à l’unité, qui favorise l’anonymat et la spontanéité, fera le succès du Minitel là où les Anglais avaient misé sur un abonnement et une inscription nominative à des services. En 1995, on compte 6,5 millions de terminaux. Jusqu’à 25 000 services y sont disponibles. C’était l’année des records. Avant le reflux…

Mais ce fleuron français, robuste, réputé pour «résister à une chute du quatrième étage», ne sera jamais exporté. Sauf en Suisse. Et finira par se scléroser. Trop lent. «Presque 5 secondes pour taper un mot. Et bien trop cher, plus de 1 franc la minute. Cela paraît insensé aujourd’hui», de Mo5.com, une association qui collectionne les objets technologiques du passé. «France Télécom a retardé d’un ou deux ans le développement d’Internet pour le préserver». Mais le Minitel a contribué à développer en France une «expérience digitale avant le Net, une innovation radicale qui a marqué des générations». Le terminal a survécu jusqu’à aujourd’hui, arrimé au réseau Transpac, un système de communication bien plus sûr que le Net et utilisé pour les transactions bancaires…

À l’heure de l’adieu, il est savoureux de relire cet article jauni de 1981.

Les doutes du journal La Croix: «À toutes les questions, le Minitel est incollable.

Sauf pour une: serons-nous plus heureux?»

 

10 Chiffres, qui ont marqué le minitel

Nombre de terminaux encore en circulation : 670 000. 420 000 personnes ont utilisé leur Minitel au moins une fois en 2011. Au maximum, vers 1993, il y a eu 6,5 millions de Minitel en circulation.

Quelques dizaines de milliers : le nombre de terminaux qui ont été restitués pour être recyclés depuis que France Télécom a annoncé l’arrêt du Minitel, en boutique ou dans les points-relais. Leur plastique servira par exemple à faire des pare-chocs.

Nombre de services encore actifs : 1486 (26 000 en 1996), dont 27% de services professionnels. Parmi les services les plus utilisés de nos jours, le 3615 FLYSMS pour envoyer un SMS vers un mobile, le 3615 ARGUS pour consulter la cote automobile, le 3623 pour la télétransmission des feuilles de soins, ou encore le 3617 SIRENE, le répertoire national des entreprises.

Pic de chiffre d’affaires : en 1998, France Télécom a réalisé environ un milliard d’euros de revenus grâce au Minitel.

30% : c’était la part prélevée en moyenne par l’opérateur télécom, 70% revenant à l’éditeur de service.

1980 : c’est l’année durant laquelle débutent les premières expérimentations du Minitel, à Saint-Malo. Le premier Minitel, pour une diffusion grand public, n’apparaîtra que le 4 juin 1982.

1200 bit/s en réception, 75 bit/s en émission : c’est la vitesse du modem du premier Minitel.

Il y a eu en tout 11 modèles de Minitel. Les premiers disposaient d’un clavier alphabétique (ABCDEF), avant d’adopter définitivement l’AZERTY. Au fur et à mesure, ils se sont sophistiqués, pour intégrer un téléphone et de nouvelles touches (Ctrl, Fnct…).

60 francs de l’heure (9,15 euros) : c’était le coût des 3615.

10 000 francs : les factures télécoms pouvaient monter jusque là pour les accrocs des 3615 et de la messagerie rose.

 

 

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